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SEMAINE DE LA POP PHILOSOPHIE

14h30. De ce côté-ci du réel
Alain Poussard, philosophe.

Art anti-cinématographique par excellence, soumis de manière superlative à l’interdit bazinien du montage, la prestidigitation travaille le visible en personne, en sa présence continuée. Tout s’y tient « de ce côté-ci du réel ». Comment dès lors l’impossible qui surgit peut-il survivre à sa survenue ? Comment met-il en échec les stratégies de l’intelligence qui, dans l’analyse bergsonienne, voudraient le faire rentrer dans le rang ? S’il n’y a qu’un seul plan, rien ailleurs ni derrière, si seule se donne la pure surface du visible offert dans son entier, c’est que rien ne subvertit le visible que le visible lui-même. Le comprendre, c’est du coup se débarrasser des béquilles habituelles qui bloquent la pensée de ce qu’on voit : le couple infernal du secret bien gardé et du détournement de l’attention.

15h30. L’Expérience de l’Impossible
Stefan Alzaris, philosophe.

L’artiste magicien n’est-il pas, tel un philosophe socratique, un créateur d’étonnants paradoxes et d’apories fécondes ? Non seulement il met en œuvre une pensée interrogative qui vise à réintroduire de l’ambiguïté dans les choses, mais de surcroît il nous offre à vivre une expérience de l’impossible qui se révèle être une véritable initiation au sens de l’existence. L’art de la magie est un art philosophique, à la fois phénoménologique et existentiel.
L’artiste magicien orchestre une mise en crise de la représentation, qui nous conduit de la déprise du sujet à la surprise du réel. Itinéraire expérientiel qui nous invite à passer d’une conscience objectivante à une présence ouverte à l’impossible. Ce qui est en jeu dans l’art de la magie, ce n’est pas un « truc » sur lequel il faudrait mettre la main, mais c’est la possibilité d’exister autrement, de se laisser transformer par la magie à l’œuvre – d’exister à l’impossible !
Exister à l’impossible, c’est exister l’instant créateur qu’est l’irruption de la magie, c’est co-naître à ce mouvement de l’apparaître qu’est la vie-création. C’est tout uniment danser la vie et vivre la magie de l’existence !

16h30. Quand la mnémotechnie manipule votre cerveau
Benoît Rosemont, magie, expert en mnémotechnie.

Mis en avant il y a 2500 ans par le poète Simonide de Céos, l’Art de la mémoire a rapidement été codifié et enseigné dans les écoles de droit grecques. La méthode des lieux s’est rapidement imposée comme la méthode fondamentale des mnémotechniciens, celle-ci reposant sur la visualisation volontaire de « peintures mentales » destinées à marquer la mémoire par des images frappant l’esprit. L’accent fut rapidement porté sur l’importance de la création de ces images dans le processus mnémotechnique, et le développement de celles-ci au Moyen-Age, insérées dans une démarche ésotérique de transmission des valeurs, en ont fait le support d’une certaine forme de manipulation mentale de la mémoire, en tant qu’agent agissant sur celle-ci. Largement oubliés aujourd’hui, l’apparition de l’imprimerie d’abord puis du support informatique ayant relégué l’Art de la mémoire au rang d’amusement étudiant, les principes mnémotechniques restent toutefois efficaces et peuvent toujours venir en soutien de notre propre mémoire. Utilisé à dessein, ceux-ci peuvent également faciliter la mémorisation par autrui, parfois à leur dépens, voire implanter de faux-souvenir dans la mémoire des autres, ces techniques étant largement utilisées par les illusionnistes qui manipulent ainsi les souvenirs de leurs spectateurs.

17h30. L’histoire de la magie au cinéma : extrapolation(s) ou références historiques ?
Leslie Villiaume, chercheuse en histoire des sciences à l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine.

Les études sur les liens entre magie et cinéma abondent. Des trucages de Méliès aux effets spéciaux actuels, la reproduction d’effets magiques pour le grand écran a connu bien des évolutions techniques. Mais la magie n’est pas qu’une suite d’illusions visuelles, c’est aussi une discipline à part entière, un monde qui possède une culture et une histoire propres. Dans cette intervention, nous nous intéresserons à des épisodes de l’histoire de la prestidigitation qui ont été mis en scène au cinéma. À travers plusieurs extraits de films, nous essayerons de démêler « le vrai du faux », de voir quels sont les évènements avérés ou plausibles et ceux qui ont été fantasmés ou extrapolés par les scénaristes. Les films autour de la prestidigitation sont nombreux (le plus récent étant peut-être Insaisissables 2, sorti cet été sur nos écrans). Nous nous appuierons sur trois d’entre eux : L’illusionniste de Neil Burger (2007), Hugo Cabret de Martin Scorsese (2011) et Magic in the moonlight de Woody Allen (2014). Nous essaierons de montrer que le personnage d’Einsenheim dans L’illusionniste est un mélange entre le prestidigitateur Robert-Houdin et le fantasmagore Robertson. Nous verrons également comment Scorsese aborde les automates et le cinéma dans une savante et intelligente mise en abîme adaptée d’un roman graphique de Brian Selznick. Enfin, nous découvrirons les rebondissements de la chasse aux spirites pendant la Belle Époque, brillamment repris par Woody Allen dans son Magic in the moonlight. Nous mettrons ces extraits de films en regard avec des sources historiques peu connues du grand public.

Tarif réduit : 7 €
Tarif plein : 12 €

20h30. Spectacle de magie.
Avec Alain De Moyencourt, célèbre inventeur de tours et professeur de bêtises et Benoit Rosemont, expert en mnémotechnie.

Tarif réduit : 7 €
Tarif plein : 12 €

 

Magie et Philosophie  : la magie, un défi à notre intelligence

Entre philosophie et prestidigitation, il est temps de rompre la glace de la méconnaissance mutuelle, de la défiance et du malentendu. C’est qu’entre ces deux-là, les choses se sont mal engagées dès le départ : quand avec Platon le « faiseur de prestiges » fait son entrée sur la scène philosophique, c’est comme doublure du sophiste, cet « illusionniste dans le champ du logos ». L’éviction fracassante de l’usurpateur fait du prestidigitateur la victime collatérale d’une rivalité de prétentions qui n’était pas son affaire. Il en conserve les stigmates, il est toujours un peu l’usurpateur, l’imposteur de service, l’autre de la pensée, le double menaçant de la philosophie. Il n’en demandait pas tant ! Il ne demandait rien d’ailleurs, juste qu’on accorde attention à son silence, c’est-à-dire à ses gestes.

Il faut donc commencer par regarder, et tenter, tout simplement, de voir.

Oublier pour un temps la question du « comment fait-il ? » (comme Hitchcock congédiait le « whodunit  »), oublier aussi les boîtes à secret compliquées, l’éclairage tonitruant et la musique criarde. Oublier l’assistante aguichante et autres paillettes, pour concentrer le regard sur les mains seulement, les mains nues des grands maîtres qui travaillent sans bagage ni appareils. Voyez les mains fines de Kaps, d’Ascanio ou de Slydini, leur chorégraphie veloutée. Les paluches de Brother Hamman, reposant sagement au bord de la table. Regardez ces mains, comme elles respirent l’intelligence. Ne voyez-vous pas qu’elles pensent ?

La prestidigitation est un art du visible brut et sans redoublement. Il n’y a pas ici à viser un ailleurs, imaginé ou imaginaire, une « autre scène » dont cette scène-ci serait le prétexte. Tout s’y tient « de ce côté-ci du réel », dans le temps littéral de l’attraction pure. Mais à la fois, pas d’acrobatie ni d’exhibition de l’exploit. Dans son régime le plus anodin, le réel soudain bascule sans retour et se met en contradiction avec lui-même. Il faut prendre la mesure du choc dont témoignent les deux ou trois secondes d’un silence stupéfait, souffle coupé. Il faut élucider ce punctum, cet affect saisissant / dessaisissant, ce vertige où la vigilance la plus tendue cède la place à l’abandon. Comme il faut sonder ce désir de résister à l’illusion, désir paradoxal s’il est vrai que c’est son échec qui le comble, et au centuple.

Préservé des lourdeurs de tous les « vouloir dire », le spectaculaire est alors restitué à sa quintessence. Superficialité ? Inconsistance ? Le temps est passé où il fallait tenir le spectaculaire en suspicion, où il était entendu que la stupeur devait rendre stupide et bloquer la machine à penser. Reddition de l’intelligence ? Mais pourquoi cette défaite ne serait-elle pas aussi un défi pour la pensée ? Et pourquoi pas une fête ?

Ce n’est pas à l’intelligence analytique qu’il faut en appeler, prompte à décomposer, à « remonter » et finalement à supposer on ne sait quel arrière-plan caché. Sans doute les prestidigitateurs sont-ils les premiers à flatter cette intelligence en panique qui s’emploie à construire ses propres pièges et fait mine de croire aux portes de sortie qu’elle s’invente. Comme le magicien Rezvani qui s’abstient de donner le démenti à Louis de Broglie, de l’Académie des sciences et prix Nobel de physique, quand celui-ci lui demande d’un air entendu: « vous émettez sur ondes courtes, n’est-ce pas ? » – Il s’agissait en réalité  d’un tour de main d’une simplicité confondante. Il faut plutôt, comme Rouletabille, trouver « le bon bout de la raison », celui qui saura voir ce qu’il y a à dire et à comprendre. Non pour tout expliquer (car tel n’est pas le propos, et à ce jeu l’intelligence « profane » sera toujours perdante), mais pour seulement scruter ce qui se joue là, à la surface des choses et des gestes. Une autre tournure de l’intelligence, qui reste à inventer. Un autre tour de pensée.

Alain Poussard,
Philosophe


Réservations & Informations
04 91 90 08 55
rencontresplacepublique@yahoo.fr

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SEMAINE DE LA POP PHILOSOPHIE
Quand ?
22 octobre 2016 14:30
Où?
Odéon